La montée des extrêmes en Europe

Mardi dernier se tenait le premier café débat organisé par Europa. Le thème abordé lors de ce débat, animé par le sociologue Jérôme Ferret, était « La montée des extrêmes en Europe ». Si vous avez raté ce moment d’échanges, on vous fait un topo.

Pourquoi avoir choisi de parler de ce sujet ? C’est par cette question que Jérôme Ferret lance le débat. Les étudiants donnent leur avis : pour eux, la montée des extrêmes est un sujet d’actualité qui inquiète. Et ils n’ont pas tort : tout l’enjeu est aujourd’hui de comprendre la complexité du phénomène ; mais comprendre sans porter de jugement sur ceux qui font le choix des extrêmes semble une tâche difficile pour certains. La compréhension de ce phénomène est aujourd’hui un enjeu majeur qui permettra de répondre efficacement au problème.

La première difficulté se pose déjà lorsqu’il s’agit de définir ce qu’est un parti politique extrémiste. Pour faire simple, il s’agit d’idéologies qui sont considérées comme très éloignées du juste milieu, de la moyenne.

Monsieur Ferret tente d’expliquer la percée des extrêmes. Pour lui, deux raisons principales émergent : ce sont souvent des racines historiques très marquées qui permettent aux extrêmes d’émerger, mais ce sont surtout des inégalités profondes qui leur permettent ensuite de prospérer.

Prenons le cas de l’Espagne, où les questions territoriales divisent le pays depuis des décennies. Actuellement, le nouveau parti d’extrême droite espagnol Vox se positionne sur une ligne anti-indépendantisme, alors qu’au contraire le parti politique Podemos a moins de peine à convaincre les électeurs catalans. Cette remise en cause de l’Etat unitaire par les mouvements régionalistes-nationalistes est une des causes principales de l’émergence de politiques extrémistes en Espagne.

L’existence de cette crise territoriale en Espagne se vérifie encore aujourd’hui. Lors des dernières élections générales de novembre 2019, la campagne électorale a été notamment marquée par des tensions politiques et sociales en Catalogne liées à la condamnation pénale d’anciens dirigeants territoriaux pour avoir organisé en 2017 un référendum interdit sur l’indépendance. Bilan de cette campagne électorale : le Parti socialiste de Sánchez confirme sa position de premier parti du pays mais perd sa majorité absolue au Sénat. Avec plus de 15 % des voix, la formation d’extrême droite Vox devient aujourd’hui la troisième force politique du pays.

Autre exemple avec l’Allemagne : fondée en 2013, Alternative für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne) ou AfD est d’abord un parti libéral et anti-européen qui se caractérise par ses attaques contre l’UE. Six années plus tard, ce sont principalement les thèmes de l’immigration et de la sécurité qui animent ses meetings. Depuis sa création, le parti s’implante de plus en plus dans le paysage politique allemand. C’est principalement dans les Länder de l’Est de l’Allemagne que le parti prospère. La raison est là encore, semble-t-il, historique. En effet, l’AfD a réussi à s’implanter en surfant sur le mécontentement général de ces régions qui n’ont intégré la République fédérale qu’à la réunification. L’historien Nicolas Offenstadt explique ce phénomène par une fracture identitaire, même si « le terme « d’identité » au singulier est toujours d’usage délicat, il y a du moins le sentiment d’une histoire commune partagée par beaucoup des habitants de l’ex-RDA ». Les électeurs de l’Est se sentent exclus du système décisionnel, d’ailleurs d’après un sondage ARD, plus d’un électeur sur deux se sent traité comme « un citoyen de seconde zone ». On a aussi dévalué leur passé, Nicolas Offenstadt poursuit : « les habitants des régions de l’Est n’ont pas d’histoire, sinon celle où on leur assigne la place de sujets passifs d’une dictature inefficace ».

Mais la tradition politique historique n’est pas la seule cause d’une montée des extrêmes en Europe. Les inégalités sociales et économiques ont aussi eu (et ont toujours) leur rôle à jouer. Pour rester sur le cas de l’Allemagne, le Mur entre l’Ouest et l’Est n’a peut-être pas été véritablement brisé. Une différence de salaires, estimée selon les branches de 15% à 30%, continue d’exister. De même, le chômage toujours plus fort à l’Est, et la désertification des services publics ont conforté le sentiment d’un abandon chez les électeurs. Le vote pour des formes de populisme et pour des partis xénophobes serait donc surtout dicté par un ressentiment très présent.

Lors de notre café débat, Jérôme Ferret expliquait aux étudiants que les inégalités étaient finalement le terreau où germent les graines des politiques extrémistes, qu’elles soient de gauche ou de droite.

En Italie, le parti politique La Ligue du Nord est aujourd’hui à la tête du gouvernement italien avec pour Premier Ministre Matteo Salvini. Le parti est souvent décrit comme populiste, d’extrême droite, voire xénophobe. Le succès de ce parti politique s’explique ici par des contestations territoriales (la Ligue du Nord voulant plus d’autonomie pour le Nord du pays), mais aussi par des inégalités sociales accrues entre le Nord et le Sud de l’Italie. En effet, avec un taux de pauvreté de 4,9% pour les ménages habitant dans le Nord de l’Italie, contre un taux de 22,7% dans le Sud, le niveau des inégalités est plus élevé en Italie que dans la plupart des autres pays européens.

La montée des extrêmes correspond à la montée des inégalités sociales partout en Europe durant les dernières décennies. Ainsi les électeurs victimes de ces inégalités, quelles soient sociales, économiques, ou culturelles, ne se sentent plus représentés par les élites aux commandes de la politique de leurs pays. Marcel Gauchet, philosophe et historien français, appelle cette crise de la représentation politique le « désenchantement du monde ». Ce désenchantement est notamment dû au fait que les gouverneurs politiques ne parviennent plus à figurer la diversité et la complexité des clivages qui traversent la société européenne.

Les mouvements populistes opposent le peuple aux élites et s’en disent les porte-paroles. Dans les systèmes où le conflit politique a perdu son sens, où gauche et droite donnent parfois l’impression de s’accorder sur l’essentiel, les partis extrémistes ont un espace pour récupérer les mécontentements et les opposants au statu quo. En France, c’est notamment le cas pour le Rassemblement National, mais aussi pour la France Insoumise. D’après Nonna Mayer, chercheuse au CNRS, les mouvements populistes européens ont tous une valeur commune : ils se présentent comme anti-élite, antisystème. Ce n’est pas pour rien qu’en France, l’expression « d’extrême » est apparue durant la Révolution française. Puis dans les années 1890, un des grands leaders historiques de l’extrême droite en France, le général Boulanger, souhaitait balayer les institutions et mettre fin au régime parlementaire qu’il trouvait corrompu et décadent.

En France et partout en Europe, la réponse des dirigeants politiques face à ces extrêmes n’a été qu’une tentative de décrédibilisation et de diabolisation. La solution face à la prolifération de ces partis politiques semble donc se trouver dans un réel dialogue entre le pouvoir en place, et les doléances des citoyens qui se sentent exclus du système.

Aujourd’hui, le débat porte surtout sur le rôle des réseaux sociaux dans la politique actuelle. En plus du problème lié à la diffusion de « fake news », les réseaux sociaux ont en fait tendance à segmenter la population et à creuser les clivages entre les communautés de pensée. Généralement les groupes extrémistes sont très actifs sur les réseaux sociaux : le compte Twitter du Rassemblement National affiche près de 240 000 followers (à titre de comparaison, le compte Twitter de En Marche comptabilise 269 000 followers), et la chaîne Youtube lancée par Jean-Luc Mélenchon comptabilise 415 000 abonnés et plus de 63 millions de vues. Et puisque les algorithmes de ces réseaux sociaux sont programmés pour faire visualiser à leurs utilisateurs principalement des sujets qui correspondent à leur vision du monde, il est alors difficile d’entrevoir une autre perspective politique pour ces utilisateurs.

L’enjeu est donc d’apporter une réelle réponse aux électeurs tournés vers les extrêmes politiques. Le succès de ces partis s’explique en partie par des traditions historiques, des conflits territoriaux forts et des inégalités sociales très marquées. Il faut donc oublier les réponses politiques basées sur un jugement péjoratif à l’égard des électeurs, et plutôt penser à un véritable dialogue résolument tourné vers l’égalité et une meilleure représentation politique.

Céline Bec.

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Sources :

Trouvé Matthieu, « Vie politique et parlementaire en Espagne : deux siècles d’histoire (XIXe-XXe siècles) », Parlement[s], Revue d’histoire politique, 2017/3 (N° HS 12), p. 11-20.

Nicolas Offenstadt, Le pays disparu. Sur les traces de la RDA. Paris, Éditions Stock, 2018

Concernant les différences de salaire en Allemagne : https://donnees.banquemondiale.org/

Sondage réalisé pour ARD, « plus d’un électeur sur deux juge que les habitants de l’Est sont traités comme des citoyens de seconde zone » (54% en Saxe, 51% dans le Brandebourg).

Massimo Baldini, « La pauvreté en Italie : quelques éléments de cadrage », Revue des politiques sociales et familiales, 2011/104, p. 76-83. Winock Michel, « Les racines de l’extrême droite », L’Histoire, 2015/1 (n° 407), p. 60-60.

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